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“Allez Palerme !” : mon match héroïque en terre ennemie

BEST OF 2010 : billet publié le 4 juin dernier
Il nous est tous arrivé de nous sentir très seul…Arriver déguisé dans une fête normale, être le seul invité célibataire à un dîner de couples heureux, arriver à la mer le 15 août blanc comme une endive. C’est arrivé également à ce blogueur sicilien qui nous raconte son aventure, lui, le supporter de l’équipe de Palerme : suivre un match Palerme-Milan depuis un nid de fans de Milan. Une torture ! Et un régal à lire.

Week-end chez des amis au Nord de l’Italie.

Le samedi soir, on arrive à trouver la pizzeria idéale. Idéale dans le sens qu’il y a une télé branchée sur la chaine Sky Sport. Impensable de rater Palerme-Milan.

Sauf que le local, en plus d’avoir une télé trop petite pour mes mirettes de myope, est aussi un repaire de supporters de Milan.

Patience (qui rime avec prudence).

Nous prenons place. Nous sommes quatre à table : ma compagne et moi, tifosi de Palerme. Et nos amis, père et fils, qui, Lombards, s’intéressent au foot à peu près autant qu’une taupe à la Vénus de Botticelli.

Le serveur, qui a reconnu mon accent, fait semblant de rien et se partage entre notre table et la rangée de chaises des Ultras, placées devant la télé. Menu pour nous, bières pour eux. Pizza pour nous, bières pour eux. Pizzoccheri pour nous, bières pour eux. Bières pour nous, bières pour eux.

Au coup de sifflet du début du match, nous mangeons et ils trinquent.

Le club de Palerme semble bien s’en tirer, au vu de ce que l’on entrevoit sur l’écran. Je ne distingue pas les joueurs, j’essaie de deviner d’après les positions et les mouvements.

Le jeu est correct, je réussis à me taire pendant de longues minutes, comme le fils de notre ami me l’a recommandé.

Puis, Bovo marque et ma compagne laisse échapper un petit miaulement.

Devant nous, un grondement d’insultes fuse d’une seule bouche, celle d’un jeune attifé d’un T-shirt blanc qui laisse deviner des épaules velues.

L’insulte secoue notre ami, qui renonce tout de même à protester pour éviter d’attirer l’attention sur nous.

Il est vraiment difficile de suivre un match sans laisser transparaître la moindre émotion.

De temps en temps, sans le vouloir vraiment, je saute sur mes pieds mais on m’attrape par les pantalons, comme si j’étais un gamin capricieux.

Une bouteille d’eau, s’il vous plaît.

Naturelle ou gazeuse ?

Gazeuse, merci.

Le serveur n’a pas le temps de poser la bouteille sur la table qu’Hernandes marque dans le petit filet.

On se tient les mains sous la table comme des amants clandestins, tandis que le Grand-aux-Insultes fait trembler les murs.

Ma mère et mon père, supporters vétérans de Palerme, continuent à m’envoyer des SMS de joie. C’est leur manière de prendre des nouvelles, car ils savent que nous sommes en fâcheuse posture : tant qu’on répond, tout va bien.

En m’inventant une neutralité boiteuse, je tente quelques jugements techniques avec deux messieurs assis à la table d’à côté. Ils me regardent en souriant : je pense les avoir convaincus. En réalité, comme je le découvrirai plus tard, ils soutiennent l’Inter.

“Essaie de ne pas parler”, me répète le jeune qui est avec nous, sentant grimper la tension dans le petit groupe d’Ultras.

Ils commandent encore de la bière. Je dois aller aux toilettes, qui sont juste à côté d’eux.

Je passe vite en baissant la tête, je vise la porte des WC. Une crise de “labyrinthisme” me fait zigzaguer pile au moment où je passe devant le lanceur d’insultes, qui me prend pour un ivrogne.

Le temps de faire ce que j’ai à faire en vitesse, et je sors au moment où Seedorf réduit l’écart.

Je retiens mon souffle devant le petit groupe qui exulte et je retourne à ma table sans tituber.

Je cherche le ton le plus neutre possible pour dire que Milan n’a rien perdu de sa valeur, que c’est toujours une belle équipe et que Palerme est quand même en train de mener. En réalité personne ne m’écoute, mais je ne peux pas me taire.

Deux eaux-de-vie, s’il vous plaît.

Les rose et noir de Palerme souffrent un peu. Quelques insultes soulignent les hésitations des attaquants milanais.

Allez, on continue comme ça, je pense.

Allez, on continue comme ça, prie ma compagne. Pour l’équipe et pour notre intégrité physique.

Puis, Miccoli le magicien envoie le ballon dans les filets avec la légèreté d’un artiste…

Tout s’arrête.

Le Grand-aux-Insultes en perd sa langue.

Nos amis se regardent, éperdus.

Le serveur s’émerveille devant le replay, deux pizzas Margherita sur les bras.

Ma compagne m’attrape par un bras.

Je retiens un hurlement, à en imploser. Un “oui !” se perd dans le brouhaha de la pizzeria, dans la joie du stade Barbera qui filtre de la télé, dans le tintement de la petite cloche de la cuisine qui annonce que d’autres pizzoccheri sont prêts.

Le reste, facile : le jeu jusqu’à la quatre-vingt-dixième minute, les SMS avec mes parents, le “rompez les rangs” des tifosi milanais, l’addition (forcément, c’est nous qui offrons), et se diriger vers la sortie.

Finalement, dans la voiture, on explose comme des gamins en voyage scolaire.

L’amour de son équipe, c’est comme un éternuement : le retenir, c’est mauvais pour la santé.

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